L’homme
est en perpétuelle quête et cherche sans arrêt des réponses à ses
questions existentielles. D’où venons-nous ? Où allons-nous ?
Qui sommes-nous ? Quel est ce film de dingue où la princesse Leia
se ballade avec un lance-flammes, où le père de Yoda brandit un
préservatif usé et où Steven Spielberg tend un reçu à deux
trublions fringués en croque-morts en mission pour le Seigneur. Une
mission qui accessoirement a rendu ses lettres de noblesses à une
musique magique.
Imaginez la scène : un soir à Chicago, voila deux mecs rentrant
dans un petit club de blues comme il en existe des centaines dans
la capitale de L’illinois. A l’intérieur du bar,
l’un se pose sur une chaise et savoure un whisky tandis que
son ami monte sur scène et accompagne à l’harmonica le groupe
du soir. Ce musicien se nomme Dan Aykroyd et depuis tout jeune il
voue un amour sans borne au rythm’&blues. Le voilà sur
scène, probablement en train de jouer In The Midnight Hour
ou Hold On, I'm Comin' pour son ami de plus en plus
subjugué. Ce dernier s’appelle John Belushi, beaucoup plus
nourri par le rock et le heavy metal, mais le voilà qui redécouvre
avec délectation une musique que beaucoup jugent vieillotte. Il
n’en faut pas plus pour que ce cabotin de John monte sur
scène et chante avec son pote. Lui qui a prouvé son talent vocal en
imitant brillamment Joe Cocker durant un numéro du Saturday Night
Live, se trouve comme un poisson dans l’eau sur scène en
train de revisiter les standards du blues avec Dan.
Après plusieurs
soirées composées de bœufs mémorables entrecoupées de
beuveries (et inversement), l’idée vient à Dan et John de
prolonger ce duo au sein du Saturday Night Live. Après tout,
l’émission possède un très bon groupe et cela serait un
excellent moyen pour chauffer la salle à l’aide de numéros
musicaux et de sketches. L’idée fait son chemin et voilà
qu’un soir les téléspectateurs découvrent Belushi et Aykroyd
en costume d’abeille en train de chanter I’m a King
Bee. Dan, affublé d’une paire de lunettes noires et
d’un chapeau, joue de l’harmonica tandis que John,
complètement allumé, chante, bondit et rebondit dans tous les sens.
Voilà donc la première apparition d’un Blues Brothers Band à
la musique déjà bien rythmée mais pas encore définitive. Car les
deux compères visent plus haut que de simples sketches musicaux.
Ils veulent faire (re)découvrir tout un héritage musical dément à
un public sevré au disco. Pour accomplir leur mission sacrée, il ne
reste plus qu’à compléter le groupe, trouver une identité, un
look, un nom et un tube.
Au groupe du Saturday Night Live, composé entre autres de Paul
Shaffer (clavier), Tom Malone (trombone), Alan Rubin (trompette) et
Lou Marini (saxophone), vont se greffer d’autres artistes
issus de plusieurs courants. Avec Steve Cropper et Matt Murphy
(guitares), Donald Dunn (basse) et Steve Jordan (batterie), le
groupe va acquérir un style unique. L’identité ? John Belushi
et Dan Aykroyd vont créer leurs alter-egos musicaux : Joliet Jake
et Elwood Blues. Deux personnages taciturnes, voire inquiétants,
qui ne prennent véritablement vie que lorsque la musique commence.
Pour le costume, Dan va s’inspirer du look des beatniks des
années 50/60 et va rajouter les lunettes et le chapeau issus
d’une pochette d’un album de John Lee Hooker. Le nom du
groupe sera soufflé par Howard Shore, alors directeur musical du
Saturday Night Live : The Blues Brothers.
Le tube sera suggéré par Steve « The Colonel » Cropper et Donald «
Duck » Dunn : Soul Man. Un standard de la soul, écrit par
Isaac Hayes & David Porter et interprété par Sam &
Dave.
Le prêche peut commencer mes frères.
C’est peu
dire que les Blues Brothers soit un succès. En l’espace de
quelque mois, Elwood Blues & Joliet Jake deviennent un des
monuments du Saturday night Live. Le public redécouvre une musique
alors oubliée au profit de la boule disco. Le désir de Dan et John
est réalisé et cela de manière talentueuse : s’il y a bien
une chose dont il faut prendre conscience c’est qu’ils
n’incarnent pas deux personnages, ils sont Jake et Elwood au
plus profond de leurs âmes quand ils revêtent leur costume. En cela
ils sont aidés par un groupe fabuleux, nexus de plusieurs courants
musicaux tel le mélange entre un blues électrique de Chicago et les
rythmiques des cuivres de Memphis. La sortie de l’album
Briefcase Full of Blues confirme alors l’excellence
de ces artistes et le talent musical toujours grandissant de Dan et
John, qui vont bien au delà des simples comiques poussant la
chansonnette, apportant ainsi au Blues Brothers une légitimité dans
leur démarche musicale.
Les concerts se
multiplient, leur popularité augmente et John Belushi enchaîne les
succès au cinéma. Il n’en faut pas plus pour pousser
Universal à produire un film sur les Blues Brothers. Dan Aykroyd se
met donc au travail et pond son premier script. Novice dans cette
tâche, il écrit un pavé de plus de trois cents pages racontant avec
force détails l’origine des Blues Brothers, l’histoire
du film et sa suite. Nommé réalisateur, John Landis va épurer un
maximum ce scénario pour en extraire l’histoire la plus
simple. Celle-ci tournera autour des grands standards que Belushi
et Aykroyd auront choisis, fera la part belle aux numéros musicaux
et rendra hommage aux grands noms du blues. Alors que le script
n’est pas encore finalisé, le tournage commence. Celui-ci se
déroule entièrement dans l’Illinois et à Chicago, dans une
bonne humeur communicative et dans la démesure. Ainsi, c’est
en faisant un repérage dans un centre commercial abandonné depuis
plus d’un an que Dan a l’idée d’y tourner une
poursuite en voiture, alors que l’endroit est bourré de
monde. Il en va de même pour la suite. La production obtient
l’autorisation de tourner au sein de Chicago et Landis
s’en donne à cœur joie, filmant pas moins de trente
quatre voitures fonçant à plus de 150 km/h dans les rues de la
ville. Niveau musique, les Blues Brothers vont s’adjoindre
les talents de Cab Caloway, Ray Charles, James Brown, Aretha
Franklin et John Lee Hooker. Une magnifique brochette de talents
considérés comme has-been à l’époque. L’arrivée de
Carlton Jonhson est déterminante sur le film et le groupe. Il
chorégraphie tous les numéros musicaux et son influence se
ressentira sur les performances scéniques.
Le film sort en 1980. A peine sorti de prison, Joliet Jake (John
Belushi) apprend que l’orphelinat dans lequel ils ont grandi,
lui et son frère Elwood Blues (Dan Aykroyd), va être vendu si les
5000 dollars que réclame le fisc ne sont pas versés d’ici
cinq jours. Afin d’empêcher cela, ils décident de reformer
leur groupe de rythm’&blues. Cependant, si certains de
leurs musiciens sont faciles à trouver et à convaincre,
d’autres sont beaucoup plus réticents à quitter leurs jobs et
leurs femmes pour repartir sur les routes. Qu’importe pour
les Blues Brothers, convaincus d’être en mission pour le
Seigneur, ils n’hésitent pas à se mettre à dos un groupe de
country, la police, des nazis, l’armée et le pire de tous,
une femme amoureuse. Même s’il a été souillé par les
fainéants du vocable, il est indéniable que The Blues
Brothers mérite le terme de culte. Au même titre que
The Rocky Horror Pictures Show et la série
originale Star Trek, cette œuvre a connu un
faux départ pour acquérir petit à petit une énorme notoriété.
Songeons seulement aux costumes portés par des centaines de fans, à
Everybody Needs Somebody to Love, au fait que le film a
relancé la carrière de nombreux artistes jugés finis. Est-ce un
hasard si la version de Think qui s’impose à nos
oreilles est celle du film ? Sûrement pas car John Landis, Dan
Aykroyd et John Belushi ont réussi une alchimie parfaite entre les
images et la musique. Ils ont compris tout ce qu’englobaient
les termes « comédie » et « musicale ».
Tout le comique du film est basé sur une idée simple. Jake et
Elwood sont en fait de grands enfants qui ont une vision basique de
l’univers. Il y a le bien (leur orphelinat, le blues,
Curtis..) et le mal (les autorités qui veulent faire fermer
l’orphelinat, les nazis..). Un manichéisme primaire, donc,
qui engendre alors des clashs jouissifs. La police les empêche de
remplir leur mission ? Ils s’enfuient en dévastant un centre
commercial ! Un des membres du groupe refuse de rejouer ? Ils
viennent dans le restaurant où il travaille en tant que maître
d’hôtel et lui foutent la honte de sa vie en draguant les
clientes et en bouffant comme des porcs ! Un humour potache (le
premier gag du film concerne une capote trouée) soutenue par Jake
et Elwood, deux frères taciturnes et misogynes (les jolies filles
du film se font séduire puis rouler littéralement dans la boue)
qui, au travers de leurs ray ban, voient le monde en noir et blanc.
D’ailleurs, ces lunettes de soleil font partie intégrante
d’un tout qui nous révèle la véritable nature des Blues
Brothers. Ils sont des super-héros avec leurs costumes et leur
cachette secrète (vue dans la version longue du film) où est rangée
la Bluesmobile, véhicule doté de capacités extraordinaires tout
comme ses propriétaires qui, en plus d’adopter une multitude
de poses iconiques, sont aussi dotés de pouvoirs hors du
commun.
Lors d’une
interview, John Landis avait résumé le message du film en faisant
un bras d’honneur à la caméra et en se marrant. En donnant
des capacités dignes de héros de comic-books à leurs personnages,
Dan Aykroyd et John Belushi vont justifier de manière simple toute
la démesure du film. La fameuse « suspension d'incrédulité »
fonctionne ainsi à merveille. Qu’importe qu’il soit
impossible d’échapper à une explosion d’un immeuble ou
à celle d’une citerne de gaz, ou bien encore d’arriver
à fuir la police, des néo-nazis, des cow-boys bouseux, des
pompiers, des CRS , et l’armée, tout cela en même temps... Le
fait est que non seulement on y croit mais on s’en régale.
Rien n’est plus jouissif que de voir deux grands gamins
envoyer chier des multiples institutions castratrices ou fascistes.
Alors, quand ce règlement de compte sur fond de rythm'&blues
endiablé se double d’un concert de taules froissées, on est à
la fête. The Blues Brothers est connu pour ses
scènes de poursuites automobiles absolument ahurissantes. Cela
commence par une Bluesmobile franchissant l’énorme gouffre
qui sépare les deux parties d’un pont pour se finir avec une
course anthologique au sein même de Chicago (chose très rare à
l’époque, du fait d’un décret municipal interdisant les
tournages de poursuite dans la ville). Entre ces deux morceaux de
bravoure, on assiste à plusieurs scènes durant lesquelles Elwood
pilote sa voiture tel un cartoon des Fous du
Volant. Depuis le film, la Bluesmobile est entrée dans le
panthéon des voitures de légende, tout en devenant un élément
incontournable de la mythologie des Blues Brothers. Toutes ces
scènes de poursuite sont réglées et chorégraphiées avec autant de
minutie que les numéros musicaux, car n’oublions pas que
The Blues Brothers est aussi et avant tout un
énorme et fabuleux concert.
La démesure du film a eu comme conséquence fâcheuse de mettre en
retrait son aspect musical. Pourtant la multitude de guest stars,
la diversité dans les numéros musicaux et la bande originale de
grande qualité (une des plus vendues au monde par ailleurs) font
que le film sera une réussite sur le plan musical. Dan et John ont
gardé la même ambition depuis leurs shows au Saturday Night Live.
Celle de faire redécouvrir le blues. Il n’est donc pas
étonnant de constater que le film est une immense et belle
déclaration d’amour à Chicago et à ces musiciens et
chanteurs. Au lieu de se reposer sur leurs lauriers et de mettre en
images leur premier album, Dan Aykroyd et John Belushi vont plus
loin et nous font découvrir d’autres horizons. Ainsi nous
apprécions ici et là des scènes contemplatives où Jake et Elwood se
promènent dans les rues de leur ville au rythme du Peter Gunn
Theme, de Sweet Home Chicago, de She Caught the
Katy ou sur les mesures de guitare de John Lee Hooker. Ainsi,
James Brown, Aretha Franklin, Cab Caloway et Ray Charles vont
connaître ici une renaissance fabuleuse. Les chansons seront
enregistrées en pré-production pour ensuite pouvoir filmer les
performances au sein du film. Seul Aretha Franklin et James Brown
ne se prêteront pas à l’exercice. N’arrivant pas à
chanter en play-back, ils chanteront sur le plateau de tournage. Au
final les numéros de tous ces monstres du blues sont inoubliables,
leur diversité les rendent unique et la lassitude ne pointe jamais.
James Brown donne un prêche tonitruant dans une église tandis
qu’Aretha Franklin fait une scène de ménage rythmée à son
homme. Même s’ils se tiennent en retrait par rapport à leurs
aînés, les Blues Brothers ne sont pas pour autant à la traîne.
Quand ils ne se font pas poursuivre par la police sur les chansons
de Sam & Dave, Jake et Elwood reprennent un standard de série
télé western dans un bar country bourré de rednecks et mettent le
feu sur scène pour le mythique Everybody Needs somebody To
Love, l’apothéose musicale du film.
The
Blues Brothers est un miracle, une déclaration
d’amour doublée d’une comédie irrévérencieuse où tout
le monde en prend pour son grade. Et au dessus de tout ce bordel
règnent deux troublions dont la mission pour le Seigneur est de
faire swinguer la planète.
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