En 1964,
Broccoli et Saltzmann sont des producteurs heureux. «
Docteur No » et « Bon baisers de
Russie » on été de francs succès qui laissent espérer un
avenir radieux pour les prochaines adaptions de Fleming.
Seulement,
en producteurs avisés, Broccoli et Saltzman savent également que le
public se lasse aussi vite qu’il se passionne, et qu’il
va falloir à chaque fois devancer ses attentes. Il est temps pour
Bond de quitter les rivages de la série B (qu’il laissera à
une foule d’imitateurs plus ou moins inspirés) pour
s’élancer à l’assaut du divertissement haut de gamme,
quitte à faire certaines concessions.
Le
pré-générique de Goldfinger donne d’emblée
le ton : camouflé dans le plan d’ouverture en canard (!),
Bond porte un costard impeccable sous sa tenue d’homme
grenouille (!!), et fait ensuite sauter le repère d’un
trafiquant de bananes parfumée à l’héroïne (!!!). Exit donc
les thrillers d’espionnage, et adieu au fonctionnaire du
MI-5. Les prochaines aventures de Bond seront caractérisées par une
recherche presque frénétique de l’efficacité instantanée au
détriment de l’atmosphère et de la vraisemblance.
Commencé par
Terence Young et finalement mis en boite par Guy Hamilton (pour
d’obscure raisons de signature de contrat),
Goldfinger marque le début de cette course
effrénée à la surenchère à tous les niveaux qui atteindra (une
première fois) son apogée avec le délirant «On ne vit que
deux fois» en 1967.
Le message
est désormais clair : « vous êtes venus pour en prendre plein la
vue, on va vous en mettre plein la vue ». Et
Goldfinger tient admirablement ses promesses ; du
superbe plan d’ouverture (après un générique devenu
légendaire) jusqu’au plan de fin, c’est du jamais vu
pour le spectateur de l’époque. Chaque situation est
explosive, chaque perso inoubliable :
- ainsi Auric Goldfinger, loin d’être un simple escroc
international, devient un génie du mal ne vivant que pour et par
l’or (et servi par l’interprétation énorme de Gerd
Froebbe)
- De même son exécuteur des basses oeuvres, Oddjob, tient plus de
la machine à tuer que du simple tueur à gage
- quand il s’agira de menacer de couper Bond en deux, la
sempiternelle scie circulaire sera avantageusement remplacée par un
rayon laser (encore jamais vu au cinéma à l’époque)
La mallette
de « bon baisers... » ayant tapé dans l’oeil des spectateurs,
les gadgets ont une place plus importante. Les fans purs et durs
regretteront souvent cette tendance, sans remarquer toutefois que
le gadget, chez Bond, ne sert qu’à faire de façon plus
élégante un truc que 007 aurait pu faire avec les moyens du bord.
Le briquet/traceur que Bond utilise pour filer la Rolls de
Goldfinger ne sert qu’à apporter un sang neuf à la
traditionnelle scène de filature et les mitrailleuses et le siège
éjectable de l’Aston Martin n’empêcherons pas Bond
d’être capturé par les hommes de Goldfinger. De toute façon,
Bond méprise les gadgets (chaque scène avec Q est une occasion de
le rappeler) et passe son temps à les détruire.
On peut
regretter le Bond de « Bons baisers de Russie »,
mais il n’empêche que « Goldfinger » marche
admirablement bien et dépasse encore aujourd’hui de la tête
et des épaules pas mal de films contemporains. La qualité de son
découpage (encore Peter Hunt) et de son interprétation ainsi que le
soin apporté à la production (les décors de Ken Adam en jettent)
font que les quelques incohérences qui parsèment pourtant le film
(pourquoi Goldfinger passe-t-il autant de temps à présenter son
plan aux maffiosi pour les gazer dans la scène suivante ? a quoi
sert Tilly Masterson ?) passent inaperçues et ne gâchent en rien le
plaisir du spectateur.
Seul regret
: le Bond des deux premiers films n’a plus sa place dans ce
contexte, et Goldfinger, s’il donne encore
l’occasion à Connery de se distinguer dans de bonnes scènes
de tension pure (la scène du laser, le final...), marque néanmoins
le début de la lente évolution de l’espion au permis de tuer
vers le gentleman surdoué distributeur de bons mots et de sourires
en coin.
Le public
lui, en tout cas, s’en fiche, et fait un triomphe mondial à
Goldfinger. Le film reste encore aujourd’hui
un des plus gros (si ce n’est le plus gros) succès de la
franchise et engendrera à partir de 1964 une vague
d’espionnite qui balaiera tout l’occident ; tout le
monde va y aller de son espion : la série B italienne (avec
quelques franches réussites signées Solima, Freda ou grieco), la
télévision (« les espions », « man from
the UNCLE » etc...), la bande dessinée (« Nick
Fury agent of shield »). L’espionnage est à la mode
pour un bon bout de temps, et pour Broccoli et Saltzman, il faut
battre le fer tant qu’il est chaud.
Immédiatement mis en chantier
après Goldfinger (avec Terence Young de retour
pour la dernière fois aux commandes), et sorti en 1965 «
Opération Tonnerre »
(Thunderball) ne déroge pas la règle établie par
son prédécesseur : on reprend les mêmes (acteurs et techniciens) et
on en rajoute ; encore plus d’action, de dépaysement, de
violence... et moins de vraisemblance. L’évolution du budget
sera également la même : Thunderball coûtera
autant que les trois premiers Bond réunis.
C’est
peut être cette absence de limite (a la fois dans le budget et dans
cette volonté d’en mettre plein la vue) qui explique la
relative déception causée par le film qui, de plus, souffrira
indéniablement de l’absence de Peter Hunt au montage ; «
Opération Tonnerre » est un film long, trop long,
alignant les péripéties avec la régularité d’un
métronome.
Les enjeux
restent encore palpitants (le détournement nucléaire), certaines
scènes sont vraiment réussies (les bastons chorégraphiées par Bob
Simmons, la poursuite pendant la parade, la mort de Fiona
Volpe...), les gadgets sont comme d’habitude aussi sympa que
fondamentalement inutiles, le méchant interprété par Adolfo Celli
ressemble à Raffarin et pourtant, arrivé au dernier tiers du
métrage, on a envie que ça finisse, malgré l’énorme baston
aquatique finale généreuse en morts violentes.
« Opération Tonnerre »
ressemble à un de ces plats dans lesquels on met en grande quantité
tout ce qu’on aime... jusqu’à l’indigestion.
Hyper ambitieux dans le domaine de l’action, le film
n’ose cependant pas s’affranchir totalement de ses
bases de thriller d’espionnage et parsème son intrigue de
scènes d’expositions et de dialogues qu’il aurait été
facile de couper.
Les choses
s’arrangent heureusement avec le film suivant : « On
ne vit que deux fois », qui, malgré un scénario
complètement délirant, reste bien mieux construit que son
prédécesseur.
Conscient du
faible potentiel spectaculaire du roman de Fleming (en résumé :
Après le meurtre de sa femme, Bond traverse une dépression puis
part au Japon se venger de Blofeld), Broccoli et Saltzman (et le
scénariste Road Dahl) n’en gardent que le lieux et le méchant
(encore une fois le SPECTRE), virent tout ce qui ne convient plus
(à la trappe la dépression de Bond, son apprentissage des poèmes
Haïku avec Tiger Tanaka et le jardin de mort de Blofeld rempli de
plantes mortelles) pour livrer un spectacle convenant plus à
l’esprit pop et débridé (sans mauvais jeu de mots) des années
60.
Encore plus
terrifiant que le chantage nucléaire de « Opération
tonnerre », le péril à éviter est cette fois la troisième
guerre mondiale, orchestrée (comme toujours) par le SPECTRE qui
organise depuis le Japon le rapt de capsules spatiales américaines
et soviétiques au moyen d’un vaisseau « croque-fusée ».
Il suffit de
comparer « On ne vit que deux fois » à «
Bons baisers de Russie » pour mesurer le chemin
parcouru en 5 ans et 3 films. Le scénario ne se donne même plus la
peine de maquiller ses invraisemblances et semble même s’en
amuser. Le sommet du délire est atteint avec l’extravagant
décors de la base secrète de Blofeld, peut-être le
chef-d’oeuvre de Ken Adam, qui coûtera à lui seul autant que
« James Bond contre Dr No ».
Le film
passe pourtant très bien l’épreuve du temps et des visions
multiples (bien mieux en tout cas que « Opération
Tonnerre »), le mérite en revenant à un bien meilleur
découpage (Peter Hunt revient au montage contre la promesse de
réaliser le prochain Bond) et à une réalisation plus alerte du
vétéran Lewis Gilbert. Conscient du tournant définitivement
outrancier voire auto-parodique qu’a pris la série, Gilbert
arrive toutefois à ménager quelques beaux moments de mise en scène
(le plan en hélico, lors de la fuite de Bond sur les toits, le
massacre final dans le volcan du SPECTRE), voire même à insuffler
une tonalité très « polars japonais » au détour de certaines scènes
(les déambulations nocturnes de Bond, toute la séquence suivant le
meurtre de Henderson et la baston qui suit).
Bien
qu’ayant l’air de moins en moins concerné par son rôle,
Connery donne encore une interprétation convaincante de
l’espion au permis de tuer. Il sait cependant que ce Bond
sera son dernier ; entre deux films, il aura réussi à prouver
qu’il était capable de jouer autre chose (« Pas de
printemps pour Marnie », le grand film malade de
Hitchcock, « La colline des hommes perdus » de
Sidney Lumet) et en profitera pour négocier une réduction du nombre
de Bond qu’il était contractuellement tenu de tourner.
Avec «
On ne vit que deux fois » prend fin ce qui restera
certainement la meilleure période de la série, celle où chaque film
représentait du jamais vu à l’écran en matière de cinéma
d’action et où Bond était l’exemple à suivre pour une
foule de copieurs.
De la copie
à la parodie il n’y a cependant qu’un pas, et Bond ne
tardera pas à se faire gentiment railler dans certaines parodies
plus ou moins réussies (« James Tont 007 ½ » avec
Lando Buzzanca, « Opération Frère Cadet », avec
Neil « le frère de » Connery) et Derek Flint (le fringuant James
Coburn) le virera même d’une scène à grand coup de pied dans
le cul tandis qu’une autre jettera avec mépris un livre des «
aventures de 008 » en soulignant la débilité profonde de la chose
dans « Notre homme Flint » de Daniel Mann. Le coup
de grâce sera la sortie également en 1967 de l’énorme «
Casino royale », vaste entreprise de démolition
foutraque et délirante de l’univers Bond (j’y
reviendrai).
Avec le
départ de Connery, Broccoli et Saltzmann se trouvent confrontés à
un double enjeu : trouver un remplaçant à un l’acteur qui
sera pour toujours identifié à Bond (« Sean Connery is James Bond ») et introduire
un sang neuf dans un concept qui a atteint ses
limites.

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