Qu’on aime ou non, il faut bien reconnaître que
James Bond représente un cas unique de longévité dans
l’histoire du cinéma. Le 21ème Bond est actuellement en cours
de tournage et, même si on nous promet à cette occasion une énième
relecture du personnage, les règles qui président à sa réalisation
sont vieilles de 40 ans. (NDLord : le texte fut
écrit en Mai 2006)
C’est dire la pertinence des décisions prises à
l’époque par Albert « cubby » Broccoli et Harry Saltzman,
deux petits producteurs d’abord concurrents dans la course à
l’adaptation des romans de Fleming, mais ayant finalement
décidé d’unir leurs forces dans une entreprise commune. Le
James Bond cinématographique restera avant tout leur enfant.
La raison d’une telle longévité est assez simple :
- il n’y a pas 1 James Bond, mais plusieurs (et cette
multiplicité n’est pas uniquement due à la variété des
interprètes qui lui ont prêté leurs traits).
- James Bond n’est plus seulement un personnage, mais un
véritable univers filmique, avec ses lois gravées dans le marbre et
les autres, plus contournables.
James Bond sera ainsi, à travers ses 20 aventures, le reflet du
talent et parfois des errements de ses créateurs (producteurs,
acteurs, techniciens, scénaristes...) mais aussi le reflet de
chacune des époques qu’il traversera.
Il fut cependant un temps où l’espion au permis de tuer ne se
contentait pas de suivre son époque mais générait à lui seul de
nouvelles tendances; les premières aventures de Bond étaient le
résultat d’un véritable bouillonnement créatif,
bouillonnement facilité par des producteurs eux aussi inspirés.
Jusqu’à la fin des années 60, chaque film apportera quelque
chose de nouveau au genre.
1962 : Doctor NO – James Bond contre Docteur No (Terence
Young).
1963 : From Russia with love - Bons baisers de Russie (Terence
Young)
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S’il n’est pas le meilleur film de la série,
« Docteur No » mérite néanmoins mieux que la
condescendance qu’affichent la plupart des critiques à son
égard. «Distrayant mais bancal», « pas génial mais a le mérite
d’être le premier », « sauvé par Connery » sont les
commentaires qui reviennent le plus souvent à son propos.
C’est oublier à quel point le film fut novateur en son temps.
Pas tant dans sa mise en scène (Terence Young reste au mieux un
honnête artisan), mais plutôt dans cette volonté, affichée presque
comme une profession de foi, de dépeindre les aventures d’un
véritable tueur, à priori pas plus sympathique que les gens
qu’il pourchasse, dans un univers de violence et de
paranoïa.
En 1962, peu de réalisateurs s’étaient aventurés aussi loin
sur ce terrain (du moins dans le domaine du film d’action).
Le héros type du film d’aventure reste à l’époque le
faux coupable cher à Hitchcock, le cow-boy, le baroudeur bourru
mais sympa, autant de clichés que « Docteur No »
fera voler en éclat. Seul Robert Aldrich aura osé proposer en guise
de « héros » un personnage de détective résolument antipathique et
violent dans le mythique « Kiss me deadly »
(1955).
Dès lors, on ne peut que se féliciter de ce que les tentatives
d’Albert Broccoli et Harry Saltzman pour accoler une vedette
au personnage de Bond aient échoué (Cary Grant s’était
déclaré intéressé, mais pour un seul film). Un budget limité et
l’absence de vedette devant et derrière la caméra ont
généralement pour avantage de laisser les coudées franches aux gens
désireux de sortir des sentiers battus et Docteur
No en est la preuve parfaite.
Après un générique pop-art avant l’heure signé Maurice
Binder, le film débute par deux scènes de meurtre (ceux de
Strangways et sa secrétaire) aussi graphiques que violentes. Un
montage hyper cut, allié à un sens évident du cadrage, en fait
encore aujourd’hui de grands moments de violence froide. De
même, la façon quasi-documentaire dont est ensuite décrite la mise
en branle de la machinerie du contre-espionnage, débouchant
finalement sur le visage de Sean Connery la clope au bec prononçant
pour la première fois le mythique « Bond... James Bond », concourre
à priver le spectateur des repères auxquels il était habitué
jusqu’à présent. Sans compter le fait que Connery, qui
maîtrise encore mal son personnage, en donne une interprétation
plutôt bourrue.
Le Bond de « Docteur No » est encore un simple
exécutant (au sens propre comme au figuré) dans un jeu de stratégie
aux enjeux bien obscurs et qui le dépassent certainement. Très
apprécié pour son efficacité (ses sorties au casino et son
appartement plutôt cossu laissent supposer que ses services sont
très bien rémunérés) mais suscitant parfois l’agacement de sa
hiérarchie, Bond n’est pas encore le sauveur de
l’humanité qu’il sera à la fin des années 60, mais un
fonctionnaire au statut particulier (la fameuse licence 00)
qu’il convient d’activer quand besoin est, assez proche
en ça du personnage imaginé par Fleming.
Pendant la première moitié du film, le scénario du brillant Richard
Maibaum plongera ainsi le pauvre spectateur dans l’univers
glauque mais captivant de l’espionnage des années 60, où
chaque interlocuteur est une menace tant qu’il n’a pas
montré patte blanche, où des êtres humains relégués au rang de
pions préfèrent se suicider ou se laisser casser un bras plutôt que
de tomber au mains de l’ennemi, et où le héros (que rien ne
différencie jusqu’à présent des gens qu’il pourchasse
si ce n’est qu’il est mieux habillé) n’aura aucun
scrupule à balancer une « concurrente » aux flics après
l’avoir sautée, juste avant de vider son chargeur sur un
autre espion désarmé quand ce dernier lui sera devenu inutile. Pour
la morale de tout ça, passez votre chemin.
« Docteur No » ne va malheureusement pas au bout
de son propos, et à partir du moment où Bond met le pied sur
l’île de Crab Key, le film prend un ton nettement plus
sérialesque (ton hérité du roman de Fleming, qui voit même 007 se
battre avec une pieuvre géante), avec son (faux) dragon, sa
poursuite dans la jungle, sa base sous-marine et son savant fou
projetant la fin du monde. De même, tout en restant un tueur, le
personnage de Bond s’adoucit un peu en devenant le protecteur
de Honey Rider (Ursula Andress qui ne sert à rien dans
l’histoire, si ce n’est à se reposer les yeux), et
d’une façon plus générale, en passant du statut de chasseur
(très bien habillé) à celui de proie (beaucoup moins bien
habillée).
L’intrigue n’est certes pas originale (un critique mal
embouché fera remarquer que Bond passe la première partie du film à
essayer de rentrer dans la base du méchant, et la deuxième à
essayer à en sortir), mais « Docteur No », tout en
respectant encore une certaine cohérence, enchaîne les péripéties à
un rythme soutenu ; même aujourd’hui, plus de 40 ans après sa
sortie, il reste étonnement regardable (ce que ne peuvent pas
prétendre tous les films de la série) malgré un climax un peu
expédié (la faute au scénario ou à un budget limité ?). Le pauvre
Docteur No méritait mieux que cette mort par noyade assez anonyme
que lui inflige Bond, mais Maibaum se rattrapera par la
suite.
Le succès du film, notamment en Europe, confirmera à Broccoli et
Saltzman que leurs choix étaient les bons. Et c’est
pratiquement la même équipe qui entamera le tournage de
l’épisode suivant, avec comme objectif de montrer que le
succès de « Docteur No » n’était pas dû à la
chance.

En
producteurs avisés et consciencieux, Broccoli et Saltzman savent
que la première chose à éviter, après un gros succès, est de
s’endormir sur leurs lauriers. Le Bond suivant devra proposer
tout ce qui a fait le succès du précédent, en mieux, et en évitant
si possible ses quelques imperfections.
C’est très certainement cette volonté qui les pousse, pour la
deuxième apparition de Bond à l’écran, à adapter pour un
budget deux fois plus élevé que le précédent (2 millions de
dollars), ce qui reste très certainement un des meilleurs romans
écrits par Ian Fleming.
« Bons baisers de Russie - le roman », est en
effet un thriller solide et mouvementé, dont l’attrait
principal réside dans la confrontation entre Bond et son « double
maléfique », Red Grant, le tout sur fond de chasse au MacGuffin en
pleine guerre froide à Istanbul. Fleming excelle à dépeindre des
personnages bien barrés, tels Rosa Kleb, impitoyable chef du
contre-espionnage soviétique aux moeurs déviantes et d’une
laideur repoussante ou Red Grant, tueur psychopathe aux tendances
sadiques.
En bon scénariste, Richard Maibaum sait reconnaître et respecter la
qualité du matériau de base. Le scénario qu’il développera
restera très fidèle au roman original dont il reprendra la
construction presque intégralement, sa principale contribution
restant la substitution du SPECTRE en lieu et place des services
secrets russes, dans le rôle des méchants de service.
Les films de Bond ne donneront en effet jamais dans
l’anti-communisme primaire, au contraire des romans qui
s’y vautreront allègrement jusqu’au début des années
60. Le SMERSH, le terrible (et bien réel) service soviétique dédié
à la mort des espions et cher à Fleming, ne sera ainsi cité
qu’une seule fois à l’écran (« Tuer n’est
pas jouer » 1987) et, détente oblige, le Bond
cinématographique, s’il entre parfois en concurrence avec «
ceux d’en face », ne sera jamais directement confronté à un
ennemi agissant sur ordre direct de Moscou.
Quoiqu’il en soit, la quasi totalité de l’équipe de «
Docteur No » rempile pour sa suite directe :
Terence Young derrière la caméra, Peter Hunt au montage, John Barry
à la musique, Maurice Binder au générique, Bob Simons aux cascades,
Sean Connery, Lois Maxwell, Bernard Lee devant la caméra. La belle
plante de service aura les traits de l’ex miss-Rome Daniella
Bianchi. Le major Boothroyd, armurier des services secrets dans
Docteur NO, devient Q, responsable des équipements « spéciaux »
(les gadgets, quoi...) sous les traits de Desmond Llewelyn.
Pas question cette fois de laisser le film dévier en milieu de
parcours ; du début à la fin, Bond évoluera au coeur d’une
intrigue presque crédible, dans un des rares films de la série qui
puisse se targuer d’être un authentique thriller
d’espionnage ; l’accent est avant tout mis sur
l’atmosphère, quitte à reléguer les scènes d’action
pures dans la deuxième partie du film. BBDR n’est cependant
jamais ennuyeux (bien au contraire) grâce à la rigueur d’un
scénario où chaque scène fait avancer l’intrigue et où
certains moments, même dénués d’action, restent savoureux
(mention spéciale à la scène du périscope sous l’ambassade
russe).
De plus, Connery tient bien mieux son personnage que dans le
premier film. Bien plus à l’aise, il donne peut être là sa
meilleure interprétation de l’espion au permis de tuer,
notamment dans toutes les scènes qu’il partage avec le
regretté Pedro Armendariz (« finalement, il n’y a que le
Lektor qui vous intéresse, la fille ne compte pas... », « oui,
enfin... »). Bond est encore un être humain et non la machine à
distribuer les pains et les bons mots que Connery finira par
quitter, lassé, en 1967 ; il commet encore des erreurs de jugement
(le cadavre de sa filature soviétique, dans l’église, ne
l’alerte pas, pas plus que les circonstances de la mort de
Kerim Bay), se laisse parfois piéger (par Red Grant, dans
l’orient express, ou Kleb, à Venise) et doit plus sa survie à
la chance ou ses capacités physiques qu’à son intelligence
supérieure. Tout ceci fait que le spectateur marche à fond dans
l’intrigue.
Autre point sur lequel BBDR fait école : le traitement de la
violence. Le film est encore aujourd’hui une référence dans
le domaine, grâce à la monstrueuse baston opposant Bond à Grant
dans l’orient express. Première bagarre à avoir fait
l’objet d’une chorégraphie élaborée (Bob Simons en
signera encore d’autres du même tonneau pour la série),
dynamisée par le montage de Peter Hunt (cuts, accélérés, tout y
passe), somptueusement photographiée, cette scène est encore
aujourd’hui un des sommets de la série et était encore
censurée lors des passages télé du film aux USA il y a quelques
années. Cerise sur le gâteau, ni Sean Connery ni Robert Shaw ne
sont doublés, ce qui rend la scène encore plus crédible et
viscérale.
Considéré comme le meilleur des Bond par certains, « Bons
baisers de Russie » reste un film important à plus
d’un titre.
Il voit la mise en place définitive de tout ce qui sera la marque
de fabrique de la série : l’intro avec le Bond dans le
viseur, le pré générique, les génériques de Maurice Binder, le
traditionnel « James Bond will return » à la fin, la chanson titre
(sur le générique de fin, pour cette fois)...
Il marque aussi (déjà) la fin d’une première période. Le Bond
original, proche des romans, dirons-nous, disparaît en 1963. Le
fonctionnaire efficace mais encore obscur des services secrets
anglais va peu à peu s’effacer au profit de la superstar de
l’espionnage, plus en accord avec les aventures de plus en
plus extravagantes qui l’attendent, mais aussi moins
humain.
Fin du premier chapitre, mais James Bond reviendra dans un prochain
décryptage.
Mechagodzilla
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